Repères au moulin de Bigonville
Mélusine se réveilla le dimanche matin alors qu’une neige précoce avait recouvert de son manteau blanc le moulin, perle de Bigonville. Si la bâtisse trônait sur la Sûre depuis le XIIIe siècle, Mélusine, elle, venait d’une époque encore plus reculée.
C’est donc affolée autant qu’excitée qu’elle imagina tout ce qui avait changé au cours des siècles : l’évolution de la pensée, des langues et des sciences, les plus grandes réussites, mais aussi les plus grands malheurs de l’Homme...
Les sens encore endormis et toujours troublée par sa vision, elle ne réalisa cependant pas qu’un homme s’approchait de l’abri où elle avait trouvé refuge. Soudain, elle entendit la porte s’ouvrir, apportant un peu de lumière à l’endroit encore plongé dans le noir. Paniquée, la belle se recroquevilla derrière un meuble pour ne pas être vue et suivit du regard les déplacements du meunier, tenant à la main une lampe à pétrole.
Fascinée par cette flamme enfermée dans un verre soufflé si transparent, Mélusine était piquée dans sa curiosité, qui lentement prit le dessus. Elle se releva doucement, prudente mais intéressée, tandis que l’homme s’affairait maintenant sur une installation intrigante. Elle contempla un dispositif surmonté d’un cylindre, relié par d’étranges fils à une boîte en bois d’un côté et à un curieux objet ondulé de l’autre. Tout à coup, une lumière bleue éblouissante jaillit, tel un éclair pris au piège, dans ce curieux objet en verre composé de sphères reliées entre elles. On aurait dit un étrange serpent doté des mêmes pouvoirs lumineux que ceux de la fée…
Surprise, elle ne put s’empêcher de faire un bond en arrière.
Elle trébucha et tomba à grand fracas, faisant sursauter le paysan jusqu’ici concentré sur sa pile électrique et sa précieuse bobine. Persuadé de découvrir un petit animal à l’origine du raffut, le meunier s’approcha prudemment de Mélusine, immobilisée par terre… Sa curiosité n’y tenant plus, Mélusine se releva brusquement et, face à l’homme, cria en francique :
« Qu’est-ce que cette machine ? Qu’avez-vous emprisonné à l’intérieur des boules ?», en pointant du doigt le tube maintenant éteint.
Il fallut plusieurs secondes au pauvre bougre pour reprendre ses esprits et répondre nerveusement à celle qui hurlait sans cesse la même phrase dans une langue étrange.
« Électricité ! Électricité ! Comme les éclairs ! » réagit-il, effaré.
Mélusine, comprenant que la magie n’était pour rien dans ce phénomène, s’émerveilla tout à coup devant la domestication de cette énergie redoutable, et contempla le dispositif sans plus mot prononcer.
À la lueur de la flamme, le meunier regarda pantois la beauté incroyable de cette étrangère vêtue de peaux fraîches d’animal, et remarqua au passage la clé à son cou. L’interrompant dans ses pensées, la jeune femme s’écria subitement :
« Je veux travailler pour vous une semaine en échange du gîte et du couvert ! »
L’homme ne comprit pas la moitié et répondit en luxembourgeois :
« Votre dialecte me semble à la fois familier et désuet. Qui diable êtes-vous ? »
« Mon nom importe peu », répondit simplement la rousse, qui semblait ne pas faire d’effort pour comprendre.
Mieux valait ne pas révéler sa véritable identité ; le meunier pourrait connaître l’histoire et la jeter dehors sans autre forme de procès.
« Soit… », concéda-t-il avant de poursuivre : « Discutons avec ma femme autour du petit déjeuner, venez. »
Présentée promptement à la meunière interloquée, Mélusine s’installa à la table familiale ne sachant pas trop quoi attendre de ce « petit déjeuner ».
« Chère mademoiselle, désirez-vous boire du café, du chocolat ? » proposa l’hôtesse des lieux.
« Pardon ? Quelles sont donc ces boissons ? » répondit la belle.
« D’accord… Hem, peut-être juste un thé avec du sucre ? ».
« Thé ? Sucre ? Je ne connais pas tous ces breuvages. Choisissez pour moi comme bon vous semble. »
Toute la famille regarda alors perplexe cette inconnue semblant souffrir d’amnésie.
« Vous êtes vraiment étrange, et je ne sais pas pourquoi, j’ai de la sympathie pour une folle qui se terre habillée en peau de chevreuil avec de l’or au cou, mais si vous travaillez pour moi au moulin, vous pouvez rester. » lui dit alors le meunier.
C’est ainsi que Mélusine obtint asile pour une semaine en échange de quelques besognes, le temps de prendre ses repères dans cette époque inconnue.
Si ses guenilles malodorantes lui valurent une robe verte en laine épaisse offerte par son hôte, pris de pitié, la belle rousse insista toutefois pour rester pieds nus, ainsi que le voulait l’usage dans sa tribu picte. Avec une rapidité fulgurante déconcertant l’hôte et sa famille, la fée se mit à apprendre toutes les langues maternelles des clients. S’aidant de ses connaissances en langues d’oïl et franques, elle communiquait très vite au besoin en wallon, lorrain, français, luxembourgeois et allemand.
Elle put aussi s’accoutumer promptement aux nouvelles saveurs et habitudes de l’époque.
Durant les soirées au coin du feu, elle écoutait les histoires du patriarche de la famille : par exemple, celle du grand mécène Jérôme de Busleyden, du village éponyme d’où Mélusine avait entrepris son périple. Jérôme, humaniste du XVe siècle ayant voyagé partout en Europe, avait fondé un Collège des Langues à l’Université de Louvain. Ou encore, l’histoire de Wolfram de Bigonville, le chevalier noir maudit, qui avait tué son frère Ulrich et qui était revenu plus tard en secret pour expier ses péchés. Il avait installé son ermitage au Wolwener Klaus.
La semaine passa en un instant, si bien que le vendredi soir survint bientôt.
Depuis qu’elle s’était réveillée, Mélusine restait toutefois intriguée sur un point et bientôt, la question lui brûla les lèvres. Elle la posa dès lors à ses hôtes, bien placés pour débattre de ce sujet :
« Parlez-moi s’il vous plaît de la production céréalière dans la région. Comment rendez-vous les terres cultivables ? »
À ces mots, la femme du meunier se leva en ricanant :
« Et c’est parti, vous l’avez lancé sur son sujet préféré, je vais me coucher. »
L’homme sourit puis, le regard brillant, se répandit un long moment sur son sujet de prédilection.
Il finit par déclarer :
« Depuis la maladie de la pomme de terre et la crise alimentaire qui s’est ensuivie il y a 20 ans, les régions luxembourgeoises se concentrent sur l’augmentation de la production des céréales avec l’appui des politiques. Les paysans ont le droit de défricher et reçoivent de la chaux à bas prix pour retirer l’acidité des sols. On vit des moments palpitants : démultiplication des plantes fourragères et des céréales, amélioration de la qualité des bovins, gros progrès techniques sur les machines agricoles. Mais une mauvaise récolte serait catastrophique pour nous tous : en l’absence de nourriture, notre économie s’écroulerait et ce serait la fin de notre indépendance ! Nos voisins puissants auraient tôt fait de se battre pour prendre le contrôle de nos terres, ça serait une poudrière qui pourrait même enflammer toute l’Europe. »
« Je comprends », répondit laconiquement la rousse, en prenant toute la mesure de ce qu’il se tramait dans l’esprit malin de certains dieux.
Elle poursuivit toutefois : « Notre contrat vient à terme. Je dois prendre congé de vous et continuer mon voyage. Mais je me souviendrai de vous et de votre hospitalité. »
Interloqué, le meunier répondit : « Quoi ? Il est presque minuit. Restez donc, vous partirez demain matin. Ma femme voulait vous dire au revoir comme il se doit. Elle était curieuse de connaître vos projets. »
Mélusine sortit, visiblement pressée, et s’enfonça dans le noir sur le côté du moulin en faisant signe de la main au meunier, qui criait, les yeux hagards : « Mam’zelle, il n’y a rien de bon pour vous dehors à cette heure et par ce froid. Si vous ne mourez pas avant, l’on vous tuera pour vos yeux de sorcière et pour vous voler votre clé en or ! »
Minuit…
Mélusine bondit derrière un mur, s’allongea au sol et entama son rapide processus de transformation à l’abri des regards. Ses deux jambes se ramollirent et se lièrent, ce qui la fit gémir bruyamment, intriguant ainsi le meunier. Alors que l’homme avançait dans sa direction, elle se releva sur sa queue de serpent et se redirigea vers la Sûre dans l’obscurité la plus totale.
Elle se retourna alors vers l’homme, qui ne la distinguait que vaguement, et illumina soudain ses yeux de fée dans sa direction.
Le pauvre bougre sursauta d’effroi.
« Peut-être suis-je vraiment une sorcière », lui lança-t-elle en souriant, avant de plonger dans la rivière toute vêtue.
Le meunier, médusé, refusa de croire ce qu’il entrevoyait dans le noir : le vêtement vert, désormais dépossédé de sa propriétaire, remontait le courant à toute allure.
Sa femme, inquiète de ne pas le voir au lit, le retrouva plus tard face à l’eau, gesticulant vivement pour se convaincre du sens du courant.